Fonds Lise Brunel (1922-2011)

« J’ai très vite senti, quand j’ai voulu écrire, qu’il y avait un combat à mener pour faire admettre la danse moderne, je ne voulais pas faire de critique de danse, ça ne m’intéressait pas, mais je voulais aider la danse moderne. » C’est ainsi que Lise Brunel (1922-2011) confie, à la fin des années 1990, à Marilén Iglesias-Breuker ce qui l’a profondément animée tout au long de sa carrière en tant que journaliste et écrivaine spécialisée en danse : un amour démesuré de l’art chorégraphique qui l’a poussé à écrire « par empathie », selon les mots de Jean-Marc Adolphe (cf.La Collection Lise B : regards sur la danse contemporaine / sous ladirection de Fabrice Dugied et Ninon Steinhausser, Les Zonards célestes, 2010, p. 10 et 13).Cette empathie lui a permis d’accompagner de nombreux artistes chorégraphiques avec lesquels elle a conduit de longs et souvent très riches entretiens. Ces interviews enregistrées – plus de trois cents heures en grande partie numérisées – étaient pour Lise Brunel la matière première préalable à l’écriture des quelque 1500 articles dont elle a été l’auteure, destinés à la presse généraliste et culturelle (Les Lettres françaises, Chroniques de l’art vivant, Le Matin de Paris, Politis…), ou plus spécialisée (Danse et rythmes, Les Saisons de la danse, Théâtre public…) de la fin des années 1950 à la fin des années 1990. Fille d’un père écrivain et d’une mère passionnée de ballet et d’opéra, Lise Brunel découvre très jeune le ballet classique mais aussi la danse libre de Clotilde et Alexandre Sakharoff. De 1945 à 1948, elle fait partie du groupe de danseurs de Ludolf Schild (1913-1949), chorégraphe expressionniste allemand réfugié en France, dont, par ailleurs, la médiathèque du Centre national de la danse conserve les archives. Cette expérience va profondément marquer sa sensibilité. En 1986, elle écrit, à propos de Ludolf Schild : « Ce que je porte en moi de connaissance sensible et analytique à la fois, c’est à lui bien évidemment que je le dois » (cf. Programme de la Biennale de la danse, Lyon, 1986). Après la mort de ce « maître » en 1949, elle approfondit ses connaissances pratiques et théoriques auprès de Jean Serry, Karin Waehner, Kurt Jooss, ou plus tard Yoshi Oïda et Bob Wilson. C’est, sans doute, cette relation intime à la danse, au départ par sa propre pratique, qui permet à Lise Brunel d’installer une véritable « relation de confiance et de bienveillance » avec les chorégraphes dont elle recueille la parole (cf. Claude Sorin, « Conversations de danse » in La Collection Lise B, op.cit., p.12). Non destinées à être diffusées, ces interviews, qui relèvent de l’« oralité informelle », laissent déjà entrevoir la forme de l’article qui naitra du dialogue entre la journaliste et l’artiste interrogé (cf. Laurent Sebillotte, « L’Espace-temps d’une compréhension partagée » in La collection Lise B, op. cit., p.12). Les écrits de Lise Brunel puisent également leur essence dans les nombreuses notes manuscrites prises pendant les spectacles, rassemblées dans une centaine de carnets de 1970 à 1996. Parallèlement à ses propres productions sonores ou écrites, la journaliste constitue, au fil des années, un ensemble de dossiers documentaires (environ 15 ml) et garde de nombreuses affiches (plus de 200 unités dans le fonds) autour d’artistes chorégraphiques et de structures de diffusion qui illustrent sa carrière de spectatrice et de critique. Par ailleurs, son engagement pour la danse moderne et contemporaine est particulièrement tangible à travers l’organisation de ses différents dossiers de travail concernant, par exemple, le Concours de Bagnolet, la programmation à l’espace Kiron, la promotion et diffusion de films de danse et, bien sûr, Action Danse, association qu’elle fonde en 1977 dans le but de structurer la profession des danseurs et chorégraphes de danse contemporaine. Des premières venues des grands artistes américains d’après-guerre (Merce Cunningham, Alwin Nikolais, Trisha Brown, Steve Paxton, Lucinda Childs…) à l’émergence de la « Nouvelle danse française » (Dominique Bagouet, Maguy Marin, Régine Chopinot…), puis de la génération 90, en passant par la découverte du butô, Lise Brunel se évèle en ses archives exactement comme elle a été perçue de son vivant : une figure militante de la danse, témoin privilégiée de l’époque charnière où naît et se déploie la danse contemporaine.