Interview avec Catherine Tsekenis (directrice du CN D), Stephan Lauret (directeur de la La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine Bordeaux La Rochelle) et Fanny de Chaillé (directrice du tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine)
Après l’édition 2025 de Camping qui s’est entièrement déroulée à Lyon, pourquoi le choix de la ville de Bordeaux pour 2026 ? Quels sont les enjeux liés à ce territoire ?
Catherine Tsekenis – Dans le nomadisme que connaît actuellement le Centre national de la danse, on avait envie d’aller vers des régions où il y a une vraie dynamique et où le CN D n’est pas suffisamment présent en terme de partenariats. Ce qui est le cas avec Bordeaux, où l’on constate depuis une dizaine d’années que la communauté chorégraphique progresse. Nous souhaitions nous adresser à cette communauté. Il y avait également un troisième paramètre important : l’envie de travailler avec des structures avec lesquelles on partage des affinités évidentes comme le tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine et La Manufacture CDCN La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine Bordeaux La Rochelle. Et puis Fanny, tu es liée depuis longtemps au CN D pour y avoir été artiste associée.
Fanny de Chaillé – Pour l’anecdote : j’ai enseigné à Camping, mais j’y ai aussi pris beaucoup de workshops ! Cette question des affinités est fondamentale. Nos trois projets sont liées à la question de la transversalité des écritures. Je suis arrivée au tnba il y a deux ans avec un projet constitué par l’idée qu’à plusieurs, on fait mieux. Tout de suite, on a travaillé avec La Manufacture. Quand Catherine nous a sollicités avec Stephan, il y avait quelque chose de naturel. Mais même si l’on constate une dynamique en Nouvelle-Aquitaine, c’est une région qui a été très délaissée par toute l’histoire de la décentralisation. En ayant longtemps été associée à la région Auvergne Rhône-Alpes, je vois bien que le tissu n’est pas le même, qu’il y a une politique culturelle qui n’a pas été menée. À l’heure où l’on repense les questions de politiques culturelles, que l’on n’a plus les mêmes moyens, ni les mêmes alliances possibles avec les tutelles, ces moments de collaborations et de partages sont une façon de réinventer les modèles.
Stephan Lauret – Effectivement, ce territoire a été délaissé pendant longtemps et beaucoup de travail reste à faire. Merci à Fanny de venir s’implanter ici, et à Catherine et à Camping de créer ce temps fort qui sort de l’ordinaire. Il faut beaucoup d’énergies, beaucoup de volontés pour créer des événements ici, et pour créer du lien entre les opérateurs. Les équipements et les lieux sont très disparates et les moyens pour la danse sont de plus en plus contraints. On pourrait dire que c’est actuellement partout la même chose, mais comme on part de très loin, l’impact est plus fort. Il y a un maillage que l’on tente de mettre en place, le CDCN, le CDN et d’autres structures, mais c’est un travail en cours et il est loin d’être terminé.
Pour cause de travaux de rénovation des bâtiments, le CN D à Pantin est hors-les-murs, La Manufacture aussi. Au-delà de la mutualisation qu’il favorise, qu’implique le hors-les-murs ?
SL – Au-delà de la rencontre avec d’autres équipes et d’autres publics, le hors-les-murs fait bouger les lignes. C’est le partage autour d’échanges artistiques comme le disait Fanny. On met son « répertoire » de côté et on se dirige vers autre chose. Il faut puiser dans ses ressources afin de s’adapter. Mais il n’y a pas que des points forts, parce que le hors-les-murs demande une énergie folle : il faut planifier et anticiper beaucoup plus. Il faut toujours penser aux conditions pratiques avant de penser au projet lui-même et parfois les volontés sont mises de côté parce que les conditions ne sont pas réunies. Et puis, c’est une perte d’autonomie : ça ne laisse plus la place à l’improvisation.
CT – Sur Camping, la question du hors-les-murs, s’est faite par étape, puisque l’année dernière à Lyon, le hors-les-murs ne l’était pas complètement, du fait de l’existence du CN D à Lyon. Le hors-les-murs, c’est un déplacement. Il ne s’agit pas d’arriver en disant, vous avez des espaces et on y va. Les équipes se déplacent pour faire avec les autres. On fait ensemble. Le CN D est avant tout un centre de ressources pour la danse et c’est dans notre ADN que d’être en porosité avec le milieu. C’est un établissement qui a été créé pour être avec les autres. Ce qui permet aussi ce hors-les-murs, c’est l’organisation et le savoir-faire des équipes.
FdC – L’équipe du CN D est très rodée ! Il y a tellement d’étudiants et tellement d’intervenants, que nous devons être très préparés. Il a fallu aller chercher et trouver d’autres lieux. Même si le tnba a une grande salle et deux moyennes salles ainsi qu’une école avec trois studios, ça ne suffit pas !
Comment se concrétise l’expertise CN D ?
FdC – Avec un protocole qui fonctionne parce qu’il a été éprouvé depuis dix ans et qu’il s’agit d’adapter. Pour tant d’étudiants, il faut tant de studios… c’est très pragmatique. Heureusement que le CN D nous apporte ces rails déjà prédessinées, car Camping, c’est colossal ! Ce qui fait la force du projet, c’est son côté inouï que je trouve dingue et que j’adore. Ça n’existe pas dans la vraie vie un projet comme ça. Or, c’est possible. C’est une forme d’utopie de se dire que des étudiants du monde entier vont venir travailler ensemble avec des techniques totalement différentes qu’ils soient danseurs, acteurs, plasticiens. Donc allons-y sur l’utopie ! Et ça, c’est quand même la puissance du projet et du CN D. J’ai l’impression qu’avec Stephan, on s’est adapté au protocole nommé par le CN D.
SL – Oui et avec plaisir. Le CN D nous permet de casser cette routine avec un événement hors-norme avec — je dirais — l’assurance de réussir. C’est une sorte de confort. Camping aurait pu être l’événement qu’on aurait aimé organiser nous-mêmes sans jamais oser le faire. C’est une construction joyeuse, avec un objectif commun, celui de réunir le monde de la danse et de l’ouvrir à des publics différents.
Comment avez-vous coconstruit la programmation ?
SL – La ligne de conduite, c’était l’écoute : d’être à l’écoute des propositions des autres, en ayant en tête des équilibres en termes de maturité, en termes d’émergence et d’actualité. À partir de là, on a composé quelque chose qui résonne pour la jeunesse.
FdC – On a beaucoup pensé en termes de diversité des pratiques aussi.
CT – Oui, Camping comporte cette dimension transdisciplinaire. Il y avait l’envie de travailler non seulement avec des artistes qui font l’actualité avec des formes d’aujourd’hui, mais aussi des figures artistiques connues depuis longtemps. On est parfois surpris de la jeune génération qui ne connaît pas Xavier Le Roy, parce qu’elle n’a pas eu l’occasion de voir son travail.
FdC – C’est génial de tisser les liens avec le territoire et que Camping puisse se passer ailleurs qu’à Paris ! C’est une chance.
SL – En termes de géographie, on a pensé la programmation autour du tnba afin de faciliter la mobilité et la circulation des personnes, car c’est aussi la concentration des publics qui crée un esprit festif. On espère que la jeunesse qui danse mettra la ville en ébullition.
FdC – Voir débouler 23 écoles dans la ville, ça ne peut qu’être impactant !
Propos recueillis par Charlotte Imbault